Le piège américain – Les dessous de l’affaire Alstom

Le piège américain – Les dessous de l’affaire Alstom

Note de l'auteur

Bienvenue dans le joli monde du capitalisme féroce. Avec ses règles que l’on contourne, ses omnipotents que l’on n’ose défier, son éthique qu’on ne cesse de bafouer, j’en passe et des meilleures. Bienvenue, encore, dans l’univers des États qui se comportent de la même façon ou qui ne défendent pas leurs entreprises. Bienvenue, enfin, dans le gotha où l’homme peut s’avérer un loup pour l’homme, surtout s’il est puissant. Bienvenue dans le dépouillement d’Alstom.

L’histoire : avril 2013, Frédéric Pierucci connaît une sacrée réception lors de son atterrissage à JFK à New York. Police et FBI arrêtent ce haut cadre du géant industriel français Alstom pour des motifs de corruption liée à un marché indonésien il y a dix ans. Le point de départ d’une gigantesque entreprise de mystification où la traîtrise des états et des hommes prendra une part très importante. Le tout sans que ce principal accusé n’ait touché le moindre dollar.

Mon avis : un putain de scandale d’État qui obtient enfin l’éclairage qu’il mérite. Certes, ça ne va renverser personne, pas plus un ex-Pdg qu’un actuel président de la République mais ça lève un sacré coin de voile sur des méthodes d’obtention de marchés plus que contestables et des comportements humains bien en phase avec l’ultralibéralisme économique sur l’air du chacun pour soi. Avec, également, une ritournelle, ce sont souvent les sous-fifres aussi hauts placés soient-ils qui écopent à la place des leaders, alors que, pourtant, le poisson pourrit toujours par la tête…

C’est également un portrait assez exhaustif des manigances étatiques. De ces régimes requins qui n’hésitent pas à contourner la morale et la bonne conduite pour adjuger à leurs entreprises des parts de marché. C’est, en tout cas, la thèse très argumentée et développée par l’enquête de Matthieu Aron avec force témoignages de Frédéric Pierucci. En l’espèce, il s’agit de l’aigle américain, qui via une loi qui en dit beaucoup sur l’image qu’il a du monde, le Foreign corrupt practises act, a opéré une déstabilisation économique du géant français Alstom. En gros, arrêter des hauts cadres du groupe pour des faits de corruption très anciens, et monnaies courantes à l’époque, pour faire pression sur Patrick Kron, alors Pdg d’Alstom, pour le contraindre à céder sa branche électrique à General eletric, firme US, avec le succès qu’on lui connait aujourd’hui (c’est ironique).

En creux de ce volotontarisme en matière de patriotisme économique, il y a la faiblesse et le manque de témérité de l’État français. Au courant de la manœuvre, la présidence de François Hollande, avec son très dogmatique ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, a préféré botter en touche et laisser cette vraie réussite française se faire démembrer.

C’est un excellent travail journalistique qui a été opéré et la bande dessinée se prête parfaitement à l’exercice. Il y a même un droit de suite avec un petit cahier à la fin qui entretient l’affaire jusqu’à nos jours. Édifiant et glaçant mais tellement nécessaire

Si vous aimez : la Remontada, chère à Arnaud Montebourg, qui, au moins dans cette histoire, a les cuisses propres.

En accompagnement : Alstom, une affaire d’Etat, l’excellent documentaire de l’émission Droit de suite sur la La chaîne parlementaire.

Autour de la BD : Matthieu Aron exerce désormais ses talents à L’Obs en tant que grand reporter et signe sa première incursion dans la planète BD. Hervé Duphot a été apprécié au dessin notamment dans Le Combat des Justes ou encore Simone Veil, L’Immortelle.

Extraits :

Patrick Kron : « Sympa l’accueil à la descente d’avion… »

Arnaud Montebourg : « Vous croyez quoi Monsieur Kron ? Pouvoir vendre sans en informer le ministre, c’est ca ? Sans une fuite dans la presse, j’aurais été mis devant le fait accompli, c’est inadmissible ! »

Patrick Kron : « Ces affaires doivent rester discrètes. »

Arnaud Montebourg : « C’est ça, prenez-moi pour un con en plus. Pourquoi voulez-vous abandonner Alstom ? »

Patrick Kron : « Le marché se retourne. Nous avons deux grands concurrents mondiaux, General electric et Siemens, Alstom n’a pas la taille critique pour résister, nous devons opérer un tournant à 180 degrés… Nous devons… »

Arnaud Montebpourg : « Arrêtez vos salades, je connais parfaitement l’état de votre société et je ne crois pas un mot à ces balivernes, cette vente ne se fera pas ! »

Patrick Kron : « Dans ces conditions, je vous colle un plan social, je vire cinq mille mecs et on verra sur qui cela retombera politiquement. »

Arnaud Montebourg : « Sortez de mon bureau, tout de suite. Vous voyez le fauteuil dans lequel vos êtes assis : c’est celui dans lequel le Pdg de Renault a perdu sa retraite chapeau. C’est le fauteuil du condamné ! »

Écrit par Matthieu Aron et Frédéric Pierucci
Dessiné par Hervé Duphot
Édité par Delcourt

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