Mitterrand et ses ombres

Mitterrand et ses ombres

Note de l'auteur

Attentat, tentative de meurtre, chantage, fuites et manipulations organisées au cœur du pouvoir, bienvenue dans le dernier épisode d’une série ricaine à la mode. Ou dans la politique française des sixties. Ou quand la réalité dépasse la fiction. Et, parfois, l’entendement. C’est ces méandres de l’ascension de François Mitterrand que Patrick Rotman nous invite à déguster. Une façon de découvrir François avant Mitterrand. Et de donner des idées à tous les scénaristes amateurs pour créer la dernière série ricaine à la mode…

L’histoire : Tonton et ses mille vies, plus secrètes les unes que les autres… Patrick Rotman se propose de nous en raconter trois, juste après le mitan du XXe siècle. Communément appelées les fuites, le bazooka et l’observatoire, elles sont trois moments importants de la montée en puissance de l’homme politique Mitterrand. Trois affaires qui en disent long sur le personnage qui gouverna plus tard la France pendant 14 ans et sur le climat national alors que l’empire était à l’agonie.

Mon avis : ça se lit comme un roman. Un roman noir, policier où le héros s’en sort par miracle à chaque fois, mais pas un héros grec tels Achille ou Heraclès faits de beauté et de majesté, plutôt celui en creux, capable de manigances et de fourberies. François Mitterrand à l’intellect séduisant et au charme ravageur est à classer dans cette seconde catégorie. Ce n’est pas tant une découverte dans ce récit qu’une confirmation de ce qu’on présumait au travers de la vie dissolue et cachée qu’a menée le double président de la République française. Il y eut un Mitterrand de la lumière qui mena une carrière politique assourdissante mais faite de hauts et de bas et un Mitterrand de l’ombre qui marcha dans les pas du Prince, cher à Machiavel, l’humaniste italien du XVe siècle.

En substance, là, on va pluraliser l’ombre. Avec les fuites, une intox montée par les milieux anti-communistes en 1954 pour mouiller des personnalités au pouvoir. Avec le bazooka, un tuyau de fonte duquel sont sorties deux roquettes qui visaient Salan à Alger en 1957. Qui déboucha sur la mise en cause publique du Gaulliste Michel Debré, en 1959 au Sénat, accusé par François Mitterrand d’être le principal cerveau de l’attentat manqué. Avec, enfin, l’observatoire, un faux attentat tragi-comique dans l’avenue du même nom, censé viser le sénateur de la Nièvre. Celui-ci s’est enfui dans les jardins de l’observatoire alors que sa 403 avait été criblée de balles. A-t-il organisé lui-même cette embuscade ? A-t-il été victime d’une manipulation ? Il semblerait que la deuxième option soit la plus réaliste.

Trois affaires, mais trois demi-vérités, trois contextes aux contours toujours flous plus de 60 ans après. Reste davantage de conjectures que de faits établis. Patrick Rotman donne la parole à celui qui s’est éteint le 26 octobre 1996 via un interview bilan réalisée en 1994. Le reste, c’est l’auteur qui nous le raconte, qui nous décrit Mitterrand avant Mitterrand. On a l’impression, assez jouissive, d’être de l’autre côté du décor, dans la coulisse, témoin aussi d’une époque probablement pas révolue mais moins intense en matière de politique et de manigances. Avec la principale différence avec aujourd’hui, le talent de bonimenteur et l’intellect assez incroyables du maître de Baltique, parti au paradis des chiens en 2002 après avoir foulé le tapis rouge de l’Élysée de 1986 à 1995.

Un polar politique du meilleur effet qui n’assène pas que des vérités et qui laissent planer des doutes légitimes.

Si vous aimez : Rendez-vous avec X de Patrick Pesnot ou Affaires sensibles de Fabrice Drouelle.

En accompagnement : François Mitterrand, le roman du pouvoir du même Patrick Rotman avec un guest prestigieux, Jean Lacouture. Un documentaire sans concession qui dresse le portrait de l’ancien président.

Autour de la BD : Patrick Rotman possède de nombreuses cartes à son arc (historien, auteur, scénariste…). C’est son troisième écart dans la bande dessinée pour celui qui fourmille de projets et d’idées après Octobre 17 et Mai 68, la veille du Grand soir.

Jeanne Puchol a une longue carrière d’illustratrice et de dessinatrice derrière elle puisque commencée il y a près de 40 ans. Une artiste qui ne déteste pas les ouvrages engagés.

Extraits : « Comme je vous l’ai écrit, Monsieur le président, j’ai l’intention de rédiger un livre sur vous. »

« C’est original. Il y en a 343 de parus ! »

« Celui-ci est d’un genre différent ! »

« C’est ce qu’on me dit à chaque fois! »

« Je souhaite vous interroger sur ma part d’ombre… »

« Vaste programme ! »

« Vous m’aviez laissé entendre, la dernière fois où nous nous sommes vus, que je pourrais poser toutes les questions, même les plus sensibles. »

« J’ai passé ma vie à sculpter ma statue pour l’histoire. En effaçant les ténèbres, j’ai réussi à laisser dans la lumière ce que je voulais qu’il reste de moi. Alors, aujourd’hui que les longs bras noirs de la mort m’enserrent, je suis prêt à explorer ma part d’ombres, comme vous dites. Mieux vaut que ce soit moi qui le fasse ! »

Écrit par Patrick Rotman
Dessiné par Jeanne Puchol
Édité par Delcourt

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