Returnal: rogue & run

Returnal: rogue & run

Note de l'auteur

Alors que la Playstation 5 subit encore les foudres de pénuries et reste difficile à obtenir, Sony commence peu à peu à distiller ses exclusivités après quelques mois de disette, probablement pas pressé d’alimenter un parc de consoles en sous-régime. Et qui de mieux que Housemarque, structure indépendante versée dans l’arcade, pour fournir une grosse cartouche à l’éditeur japonais ? Une opportunité en or pour le studio qui propose avec Returnal leur projet le plus ambitieux.

Housemarque, c’est avant tout Stardust en 1996, shoot’em up aux graphismes étonnants qui aura le droit à une multitude de portages HD ou portables, avant que le studio lâche Dead Nation quelques années plus tard, un shoot coopératif populaire en vue de dessus. Housemarque ira ensuite essayer quelques mélanges atypiques avec une certaine rigueur, comme un mix entre Castlevania et Ikaruga dans Outland, un shoot’em up circulaire rempli de voxels chez Resogun ou encore un shoot arcade frénétique pour Nex Machina critiqué ici. Avec Returnal, Housemarque s’attaque à l’un des genres en vogue du moment: le roguelite, mais avec une ambition nouvelle. Alors que Ilari Kuittinen, le PDG d’Housemarque, annonçait en 2017 « la mort de l’arcade » suite aux ventes décevantes de leurs derniers jeux, Sony va soutenir un de leurs projets vieux de trois ans pour que le studio puisse mettre toutes les idées qu’il avait et ainsi déboucher sur Returnal.

Petite mise en situation: vous dirigez Selene, une astronaute qui s’écrase seule sur la planète Atropos, un endroit quelque peu hostile qui laisse peu de répit à notre héroïne dès qu’elle sort de la zone du crash. Elle part à la recherche d’un mystérieux signal pouvant peut-être l’aider à communiquer avec des secours. Mais sur le chemin, elle tombe nez à nez avec son propre cadavre sans comprendre pourquoi, avant de mourir elle-même inexorablement face à un monstre très agressif. Elle se réveille à côté de son vaisseau en rade et comprend alors que la faune de cet endroit ne sera pas son seul problème: elle est coincée dans une boucle temporelle.

Si le genre du roguelite est aujourd’hui très populaire, il est intéressant d’observer son évolution au fil des ans pour s’intégrer de plus en plus à la narration. Hadès avait déjà établi un premier jalon en faisant de la mort du personnage un pan important de l’histoire. Returnal prend un chemin similaire mais avec un léger twist. Le temps recommence à chaque run, l’agencement des salles est différente mais Sélène se souvient de ce qu’il s’est passé, continuant de récupérer des messages audio d’une version d’elle-même perdant peu à peu la boule. On aura également le droit à des séquences purement narratives et cryptiques pendant des escales dans une étrange maison du XXème siècle. Une narration éclatée, qui sera forcément là pour apporter des explications sur le lore, et si l’histoire globale ne sera pas complètement convaincante, même après la « vraie » fin censée apporter quelques éclairages, elle reste néanmoins forte de propositions et réellement intrigante.

Mais le cœur du jeu, c’est évidemment son gameplay. Et Returnal est copieux, voire même indigeste au premier abord, à tel point qu’il faudra une ou deux runs pour bien assimiler toutes les mécaniques et comprendre comment faire progresser son personnage, de manière permanente ou non. Pour faire simple, chaque run commence avec un flingue dans la poche et une santé minimale. Sélène peut se soigner en ramassant des résines, qui augmentent aussi sa barre de vie en cas de santé max. Les monstres éliminés lâchent des obolithes – la monnaie du jeu – mais remplissent également le niveau de maîtrise global de vos armes. Chaque niveau franchi augmente celui des armes trouvés dans les prochaines salles, et donc leur efficacité au combat. Ce niveau de maîtrise redescend à zéro à chaque début de run. Mais chaque arme possède également des propriétés (cadence de tir augmentée, tirs rebondissants) qui se débloquent et se cumulent de façon permanente. Une manière de faire progresser l’armement de Sélène sur le long terme, en croisant tous ses doigts pour tomber sur votre arme fétiche que vous aurez amélioré au run précédent. Et chaque arme possède également un tir secondaire différent, activable en pressant au maximum la gâchette gauche, alors qu’une pression légère sert à viser. Une utilisation exemplaire des fonctions adaptatives de la manette PS5 qui marche du tonnerre en plein combat.

Il faudra une sacrée puissance de feu pour lutter contre les bestioles qui habitent Atropos. Housemarque conserve cette patine « arcade » qui fait leur marque de fabrique en misant tout sur les sensations de jeu. Returnal est pêchu, voire même énervé, et Sélène répond au doigt et à l’œil. La frénésie des combats rappelle les derniers Doom, mais le studio remplace les tirs ennemis par des boulettes de couleurs, rappelant Furi. On combat alors comme dans un shoot’em up: on esquive les boulettes en arrosant le monstre en face tout en surveillant du coin de l’œil certaines bestioles qui aiment le contact. Toute la clé du combat est de parvenir à éliminer ses ennemis sans se faire toucher, et le jeu récompense le joueur qui y arrivera par de l’adrénaline. Plus elle augmente, plus les bonus temporaires (une seule blessure et tout repart à zéro) seront nombreux, comme la capacité de repérer les ennemis à travers les murs, des dégâts plus puissants ou des obolithes en masse à chaque élimination.

Un système qu’il faudra garder en tête, mais qui est loin d’être le seul à échauffer les combats. La Surcharge, par exemple, est un moyen d’augmenter vos dégâts en appuyant sur la touche de recharge au bon moment, à la manière de Gears of War. Quand à la Ruée, elle apparaît vite indispensable: d’une simple touche, Sélène pourra phaser dans n’importe quel direction sur une courte distance, en plus d’être invulnérable durant ce court laps de temps. Et c’est sans compter sur les attaques au corps à corps ou le grappin, des éléments accessibles au fil du jeu et débloquant même des endroits auparavant inatteignables. Evidemment, toutes ces mécaniques ont des effets modifiables en long et en large à l’aide d’une foule de reliques aléatoires. Un véritable attirail qui transforme chaque run en une fuite en avant addictive. Le feeling est excellent, le travail sur chacune des armes est exemplaire et Returnal procure des sensations vraiment grisantes. Il profite à fond d’une ambiance visuelle et sonore exceptionnelle qui parvient même à donner suffisamment d’indications au joueur pour ne pas qu’il se retrouve pris au piège. En jeu ou sur la manette DualSense, le titre multiplie les informations essentielles, comme un son caractéristique pour signaler le cooldown du tir secondaire.

Mais comme tout bon roguelite qui se respecte, Returnal possède une fin, et le jeu parvient avec brio à trouver le bon équilibre entre les multiples défaites inéluctables et une progression certaine. Le jeu dispose de six biomes en tout et pour tout mais il ne faudra jamais tous les faire d’un seul coup pour parvenir à votre objectif final. Le studio Housemarque opte pour une progression en paliers pour éviter de se retrouver avec un jeu bien trop difficile pour le commun des mortels, alors même qu’il est déjà assez exigeant. Pour faire simple, chaque biome dispose d’un objectif à accomplir, ainsi qu’un potentiel boss. Lorsque l’objectif est atteint ou le boss éliminé, le jeu va faciliter l’accès à la suite de l’aventure en cas de mort prématuré, soit par un équipement permanent que vous aurez récupéré, soit par un raccourci qu’il faudra néanmoins trouver dans le premier biome. Nul besoin de refaire tous les boss, donc. Le jeu a même pensé à tout: l’arrivée dans un biome sera toujours l’occasion de récupérer un objet qui mettra votre maîtrise d’arme à un niveau suffisamment acceptable pour affronter la faune locale. Un vrai plus, qui enlève – un peu – la frustration de devoir tout recommencer du début.

C’est d’ailleurs une philosophie que l’on retrouve sur tout le jeu, puisque derrière ses atours difficiles se cache un titre qui laisse beaucoup de place à la prudence. Sauf rares cas, on peut traverser les salles sans même éliminer un seul monstre, ou simplement ouvrir une porte sans y entrer pour jauger le danger. Les risques que l’on prend pour rendre son personnage plus fort sont donc souvent mesurés pour peu qu’on évite de foncer dans le tas. Une notion de risque/récompense qui trouve son paroxysme dans la mécanique de nocivité. Pour faire simple, certains coffres, soins ou clés sont entourés d’une aura nocive pouvant causer, avec plus ou moins de chances, un dysfonctionnement de votre armure. Traduction: un malus bien embêtant qui peut même vous enlever un équipement si vous en cumulez trois. Ils s’enlèvent en remplissant certaines conditions, mais on comprend vite que l’on peut se dépatouiller avec le reste des objets qui ne sont pas nocifs et qui sont tout autant efficaces sans prendre le moindre risque . Il faudra une situation d’urgence pour vous forcer à tenter le coup. On finit simplement par éviter de les utiliser, surtout quand on voit la multitude d’éléments à prendre en compte, comme par exemple les parasites qui offrent un bonus intéressant pour le prix d’un malus. Ou encore l’éther, seule ressource que l’on garde d’une run à une autre. Ou les multiples consommables que l’on peut utiliser à tout moment. Ou certains objets à la description mystérieuse mais s’avérant vite très utiles. Bref, il y a de quoi faire.

Au-delà de la quantité de choses à ramasser et des nombreuses mécaniques de gameplay, qui offre une richesse insoupçonné à ce TPS à l’allure classique, Returnal est tout autant jouissif qu’impressionnant dans sa direction artistique et l’utilisation technique de la nouvelle console. Housemarque bénéficie d’un label qualité « Playstation » à tous les niveaux et même les qualités sonores sont décuplées avec un bon casque audio. Certains environnements citent des grandes œuvres comme Alien, Riddick ou même parfois Blame. La PS5 est ici exploitée à fond, balançant un 60 FPS à toute épreuve, avec un SSD éliminant purement et simplement les temps de chargement, sans parler de la manette DualSense utilisée à bon escient. Un confort de jeu parfait qui montre à quel point Sony bichonne ses développeurs exclusifs, pour le plus grand bonheur des joueurs. Seulement, le jeu possède un véritable point noir, en tout cas à l’heure où sont écrites ces quelques lignes.

Comme dit plus haut, les runs peuvent être longs, surtout si vous parvenez à enchaîner les biomes au péril de votre vie. Malheureusement, aucune sauvegarde durant le run ne sera possible, que ce soit manuelle ou automatique. Si par malheur votre jeu se coupe, il faudra recommencer le cycle de zéro. Seule solution quand vous devez quitter une partie sans avoir fini: utiliser le mode Repos de la PS5 pour éviter que le jeu ne se ferme. Conseil d’ami: désactivez les mises à jours automatiques pour ne pas avoir de mauvaises surprises puisque le jeu se reboot après installation d’un patch. Des patchs qui d’ailleurs se multiplient face à certains trophées qui ont parfois du mal à se débloquer. Housemarque entend les remarques des joueurs et étudie la possibilité d’avoir des checkpoints temporaires, comme le font beaucoup d’autres roguelites. Mais c’est un véritable problème pour un jeu aussi exigeant, multipliant de la frustration en cas de run perdu à cause, par exemple, d’une panne de courant ou tout simplement l’envie de jouer à un autre jeu.

Un point noir malheureusement difficile à oublier quand il est temps de conclure. Avec la peur de voir son run réduit à néant par une mauvaise manipulation, on se retrouve forcé à faire de longues sessions, quand bien même le jeu est agréable sur tous les points. Returnal est un pur régal: on parcourt l’univers en se délectant de ses paysages fantastiques avant de s’engager dans des combats nerveux, mêlant l’action survitaminé à d’ingénieux systèmes récompensant le skill du joueur tout en le faisant progresser. Une exclusivité Playstation qui tire parti de toutes les capacités de la console, que ce soit sur son accessibilité, sur ses capacités sonores et graphiques ou sa manette. Attention, le jeu est quand même exigeant et à 80 euros, il faut ne pas avoir peur de la frustration et des défaites. Mais difficile de s’en détacher si on tombe sous le charme d’Atropos.

Returnal

Développeur: Housemarque
Editeur: Sony
Prix: 80 euros
Plate-forme: PLAYSTATION 5

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